Le photographe est arrivé… pour la battue

Dans deux jours nous serons le 8 août, jour de mon anniversaire. J’ai toujours attendu avec impatience cette date en espérant avoir plein de cadeaux. Un tracteur téléguidé, un circuit 24 avec stands et virages relevés, une boite à pyrogravure, des patins à roulettes réglables, une trottinette à grandes roues, un vélo demi-course bleu et pourquoi pas un appareil photo. Il y en avait un dans le catalogue Manufrance, page 587, un « Instamatic Camera Kodak » avec « Flashcubes ». 

Je crois bien l’avoir eu cet « Instamatic », comme tout les autres cadeaux dont je rêvais. Le tracteur avec un fil trop court et des piles toujours à plat, les voitures sortant de la piste à l’autre bout du circuit, le stylet brûlant scarifiant le bois engendrant une fumée odorante, des grosses croûtes aux genoux en prime des patins, la trottinette et les rapides descentes du bourg avec mes copains, mon petit vélo bleu que j’ai cassé en face de chez Charly Jaunet1 et mon appareil Kodak qui m’a servi à faire mes premiers reportages.

Ma Grand-Mère dans sa cuisine, les culottes de la voisine2 et le voyage en Simca 1300 à Bréda avec Papa.

Nous sommes le 6 août, assis sur la terrasse de Sylvie, un café « George » fumant devant moi, je repense à l’excitation que je pouvais avoir autrefois à l’approche de la date de ma naissance, je sais que je n’aurai plus ces envies d’objets incroyables, du gâteau crémeux, des bougies dégoulinantes de cire, l’inspiration avant le souffle, des rires, les regards jaloux de mes frères. Même si maintenant on m’offrait une « cafetière électrique » objet futuriste par excellence, je pense que je n’aurais plus cette étincelle de bonheur dans les yeux au moment de massacrer le papier emballant le cadeau. 

J’ai décidé de faire quelques photos des amis et des gens du village et en plus tout le monde m’attend pour ça. La Chapelle-Aubareil, c’est assez génial, il doit y avoir quatre rues, une toute petite passe devant la maison de « Sylvie », celle des « Ogée », des amis parisiens charmants absous par l’éducation nationale pour pouvoir séjourner à chaque vacances à cinq mètres de l’église où nous avons eu si froid en janvier de l’année passée3. Dans la plus grande rue se situe le «bar-hôtel» mené à bride bridée par un tavernier bas en couleur. L’alignement architectural finissant par le seul commerce du village où l’épicière pomponnée accueille avec sympathie les clients. Une autre rue monte vers le bâtiment des poules et le potager de Sylvie, en y allant on passe devant chez « Vivi et Thierry ». Thierry est un grand chirurgien plasticien parisien. Donc un «Plasticien» que nous appelons « Docteur Maboule ». Nous passons souvent de bons moments avec lui, sa femme et leurs trois enfants. Les amitiés de vacances sont souvent fortes. J’allais oublier, la dernière rue nous transporte au cimetière. Un vrai village, dans toute sa beauté, humain et pratique.

Monsieur le maire est très aimable, nous venons de recevoir sa visite, un homme courtois, à l’écoute de ses concitoyens. Il fait déjà chaud en cette fin de matinée, nous sentons notre homme inquiet, le village comptant environ 450 habitants. Quelques mots à chacun des administrés ne lui prend pas plus de de temps qu’il me faut pour installer le studio photographique dans la rue. Il y a pourtant un soucis, l’effervescence de l’élu n’est pas habituelle, sur les 450 ouailles il n’en reste que 449. Il nous annonce d’un ton grave qu’une d’entre elles à disparue depuis 8 jours. Mince alors.

Les photos attendrons demain, l’après-midi est « civique ». L’organisation des secours est solidaire, toute la Chapelle est mobilisée en moins d’une heure, il faut d’après les consignes de Monsieur le Maire venir en renfort aux gendarmes. C’est la première fois que je vais aider des « Soldats de la République ». J’en suis amusé et ma foi fier. Pauvre dame, disparue depuis tous ces jours dans les bois environnants. 

D’après ce qui est dit, nous pouvons nous attendre au pire, surtout avec ces fortes chaleurs. Il faut même regarder en hauteur dans les arbres nous indique le Capitaine « Burette ». Un garçon sympathique, mais au nom trop proche du célèbre film français de Jean Girault. C’est dur de ne pas rire en ce moment difficile, de plus, en conversant avec une « gendarmette », j’apprend que les séries policières américaines ne sont pas crédibles, en France il est impossible d’avoir ces moyens techniques d’investigation proche de l’irréel. Sans avoir leurs compétences, je suis sure qu’elle dit vrai. Donc, « NCIS », « The Closer », « Bones » n’ont pas leurs place dans les bois de « Valette ». Je ne pourrais pas rencontrer la belle Brenda Leigh, l’intellectuelle Temperance Brennan ou la séduisante Ziva David.

Dur retour à la réalité et à la tragédie. Je me concentre de nouveau sur les recherches, buissons, escarpements, clairières, aplomb rocheux… qu’il fait chaud dans ces bois que je connais fort bien pour les avoir parcourus des centaines de fois avec Patrice et Daniel4. J’ai le coeur serré, c’est la première année que je parcours ces étendues sans moto et sans mon ami Roustou. La gendarmette réapparait au sortir d’un buisson et récupère le sentier sur lequel je viens d’arriver, elle reprend sa conversation sur les « séries « . Non, moi ce que j’aime, c’est « Derick »… dur.

Un jour pour rien, nous n’avons pas trouver la dame*. Derick est trop vieux pour ce travail.

dans la rue

Nous sommes maintenant la veille de mon anniversaire, j’ai enfin la possibilité de monter le studio dans la rue. C’est très amusant parce que je mobilise la circulation routière, ou tout au moins ce qui y ressemble. Trois à quatre voitures par heure, il faut dire que cette rue est très étroite, que les chiens et le chats dorment souvent au milieu et que les enfants y cours pieds nus toute la journée.

Il est 18h, il fait très chaud et les premières personnes arrivent pour prendre la pose. J’ai installé un vieux fauteuil sur le macadam, face au mur de la voisine. Une jeune femme passe près de moi discrètement avec ses deux enfants, je ne la connais pas mais je lui propose de s’assoir dans le fauteuil, timidement elle me dit que c’est son métier et qu’elle préfère être derrière la camera. Déjà des prétendants pour la postérité se pressent, enfants, parents, grands-parents, c’est passionnant de voir comment chacun réagit à l’envie d’être pris en photo. J’explique à chacun que le thème est extrêmement simple. Un éclairage avec un renvoi, on s’assoie, je fais trois photos et je n’en conserverai qu’une. Le jeu de l’instantané, sans fioritures ni préparation. C’est bien… ou pas.

Ophélie arrive avec ses enfants Gabin et Salomée, Gabin est visiblement ravi de poser devant moi, puis vient le tour de Salomée, elle refuse. Ophélie est offusquée, elle aimerait tellement que je prenne sa fille en photo. Impossible, la gamine s’éloigne du plateau improvisé. Maintenant c’est à toi Ophélie, les bras en l’air Ophélie crie en partant aussi vite que sa fille. «Je ne suis absolument pas photogénique, je ne veux pas être prise en photo». En voyant le côté cocasse de la chose, d’un virement de talon, elle revient vers moi se laissant tomber dans le fauteuil, fermant presque ses yeux bleu gris comme pour se prévenir de l’éclair du flash.

Mercredi 8 août

Il fait toujours aussi beau, la journée est passée très vite, pas comme une journée d’attente de mon enfance, en fin d’après-midi, avant le diner, je refais une séance de photos pour les retardataires de la veille.

Un anniversaire de plus, une année de moins et, j’allais oublier… une « cafetière électrique ».

Les commentaires sont clos.