La photo

Quant j’ai eu 14 ans, mon père m’a offert mon premier vrai appareil photo, un Canon TLB. Fini la boîte en plastique noir avec de la pellicule 6×6 et l’instamatik Kodak «soleil ou nuage», j’avais un un appareil de grand, des vitesses et des diaphragmes, totalement incompréhensible mais génial. Ce matériel, je l’avais vu en vitrine chez Picard, rue de Paris, dans le coin des occasions. J’y passais tous les jours en espérant qu’il ne soit pas vendu, je l’admirais, rutilant parmi d’autres merveilles, Nikon F, Hasselblad, Mamiya et que sais-je encore. Ce n’était certainement pas le meilleur, mais pour moi oui. J’allais oublier, il ne valait que 1000 francs.
Mon père sous ses airs d’homme rigide, voir austère, n’avait pas résisté à me l’offrir, peut-être était-ce dû à ma lourde insistance.

Un appareil photo autour du cou… pour photographier plein de choses, les copains, des drôles de gens dans la rue, un policier au carrefour faisant la circulation, ma grand-mère dans sa cuisine, la charrette du marchand de charbon, les filles dont on est amoureux sans qu’elles le sachent, la prof de maths au tableau, une crotte au fond de la cuvette des toilettes, l’étente à linge dans la cours de l’immeuble avec au bout des épingles les culottes de la voisine, la «Flandria» du commis boucher, les paysages vus de la fenêtre relevée de la 2cv de maman et mon père malade au fond de son lit.

C’était une époque ou la plupart de mes amis découvraient en même temps que moi le plaisir photographique, nous avions tous notre matériel, Denis avait un Minolta, Pierre un Zenit et Nicolas comme moi un Canon. Chaque jeudi nous nous retrouvions chez l’un ou l’autre pour glandouiller dans une chambre d’ado, a discuter des filles, du dernier disque de Paul McCartney, George Harrison ou Roger Daltrey et à penser aux photos que nous allions faire.

Les 2 Pierre et Denis

Denis était le premier à avoir un labo pour tirer les photos, nous savions que Claude le père de Nicolas s’en était fabriqué un, mais nous n’osions pas l’utiliser. Claude était assez caractériel, nous n’avions pas du tout envie qu’il prenne des tours. Je me souviens qu’il avait acheté un «Mini-cassette», une nouveauté digne d’un agent de la C.I.A, un machin incroyable pour tout enregistrer en poussant le gros bouton central vers l’avant et en appuyant simultanément sur un point rouge monté sur ressort. Avec cet engin, on pouvant vraiment s’amuser, rembobiner ou avancer en enclenchant légèrement la lecture pour donner un son accéléré, mais le mieux avec cette nouveauté c’était les interviews.

Le fameux «Mini-cassette» subtilisé à Claude nous parcourions les rues du Havre pour trouver des proies capable de répondre à nos stupides questions. «Pardon madame, nous faisons une enquête sur les moyens de chauffage les plus utilisés, avez-vous un poêle à mazout»? et la dame de nous confirmer, «oui jeune homme, j’ai un poêle à mazout». La rigolade. En retrait du micro l’un de nous mémorisait l’événement en cadrant plus ou moins précisément la scène en utilisant les 36 poses de la Tri X.

Au-delà des plaisanteries, nous aimions vraiment nous promener pour faire des clichés, les rues, les gens, les paysages, la plage, notre intimité, l’ambiance de nos chambres, dos aux posters accrochés sur les murs ou posant d’un air langoureux en regardant l’objectif.
Nous commencions à découvrir de vrais photographes, David Hamilton, Jean-Loup Sieff, Ralph Gibson, des noms qui allaient nous motiver, nous donner l’envie de faire des photographies en essayant d’avoir notre propre regard.
C’est grâce à ces grands noms que nous avons découvert que la photographie était difficile. Notre graal était loin de portée. Le sujet, le développement du négatif, le tirage, tout cela pour nous barrait la route. Pourtant Denis avait une arme appelée «Krokus» équipée d’une optique «Nikon», l’arme devait être défectueuse parce que nous n’arrivions pas à faire grand chose de bien. Il est vrai qu’avec des négatifs plein de taches de calcaire et des connaissances proche du néant nous partions de très loin

Tons chaud, tons froids, mat, satiné, doux, normal, dur, Brovira, baryté. Tremper les mains dans le révélateur pour caresser l’émulsion, le picotement du produit pénétrant nos petites coupures, apercevoir la photo prendre vie, la passer de bac en bac pour la faire naître et enfin sentir ses doigts incrustés de l’odeur du révélateur. Un plaisir indicible, unique que n’auront jamais connu les adeptes des pincettes.

Mon premier labo je l’ai installé dans ma chambre, comme la plupart d’entre nous certainement. Une planche posée sur deux tréteaux contre le mur face à mon lit, génial. Ma chambre avait une grosse moquette bouclée d’un vert presque turquoise, chaude et onctueuse pour les pieds. Cette belle couleur avait rapidement pris des tons marrons sous la table, n’étant pas particulièrement soigneux, le révélateur avant une fâcheuse tendance à dégouliner vers le sol. Je lavais mes tirages dans la salle de bain des parents et faisais sécher le tout sur une ficelle que j’avais tendue de part et d’autre de ma chambre.

Enfin je pouvais commencé à me perfectionner, chez les copains, c’était déjà bien, mais quand on est enfin autonome, tout change. C’est un peu comme la première fois que vous conduisez un Solex ou une mobylette, vous avez l’impression d’être libre, de pouvoir tout faire, le monde est à vous. Ce fût pareil avec mon agrandisseur.

Le temps a passé.
«Au fil du temps», quelle belle phrase, ça sonne parfaitement, «au fil du temps», une petite pression sur le déclencheur et le fil se marque de l’impact d’un centième de seconde, d’un instantané de vie, d’un rien, d’un bonheur ou d’un malheur. C’est émouvant et tragique, ce que j’ai vu, jamais plus ne le verrai.

Aujourd’hui, cela fait 40 ans que je tire ce fil sans le rompre. Malgré d’innombrables négatifs ratés, mal fixés, perdus, des prises de vues sur-exposées aux cadrages inavouables, j’ai toujours pensé par l’image photographique sans jamais trouver une lassitude à l’exercice, malgré le fait que je sois toujours à chercher une raison à cette passion et à ses finalités

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