De Vorkouta à Severodvinsk

Yegor est électricien au chantier naval Zvezdocka. Spécialiste des câblages électriques, il travaille actuellement au programme de mise en conformité du sous-marin B-369 Oulianov

Depuis que l’armée Russe a décidé de moderniser sa flotte du nord, les chantiers de Severodvinsk tournent à plein régime.

Vendredi 17 juillet 1998 – 7h15

La journée s’annonce belle, il n’y a pas de nuages à l’horizon, juste quelques brumes flottent au loin sur le rivage, Yegor se sent bien.
Il a trouvé un petit rocher pour s’asseoir sans se mouiller les fesses, seuls les effilochages du bas de son jean aspirent l’humidité du sable ce qui provoque une coloration sombre qui grimpe doucement jusqu’à effleurer les mollets. Il a trouvé une position confortable et ne bouge plus pour éviter que ses talons s’enfoncent plus profondément dans ce sable orangé, épais et granuleux.

Yegor est électricien au chantier naval Zvezdocka. Spécialiste des câblages électriques, il travaille actuellement au programme de mise en conformité du sous-marin B-369 Oulianov. Depuis que l’armée Russe à décider de moderniser sa flotte du nord, les chantiers de Severodvinsk tournent à plein régime.

Il fait frais, le soleil rasant du petit matin illumine la mer Blanche, 11° dans l’air et pas de pluie prévue avant lundi. Une fin de semaine presque parfaite pour Yegor qui continue de rêvasser sur son caillou. Vivre ici devient pesant, heureusement qu’il a son travail pour l’empêcher de trop gamberger. Le car de ramassage passe à 7h35, encore cinq minutes de contemplation, il cligne des yeux, le soleil naissant colore l’horizon d’une blancheur luisante. 

C’est l’heure, il se lève, fait quelques pas vers l’eau, les jambes ankylosées, face à «la Blanche» comme il l’appelle, Yegor pisse le regard droit vers l’horizon.

Vorkouta Mardi 8 janvier 1980

Marya vient de quitter le petit appartement en périphérie de Vorkouta, il fait très froid, plus que l’année dernière, tout au moins en souvenir. Le bus est en retard, les chutes de neige de la nuit ralentissent le trafic. Un gros Kamaz bleu équipé en chasse-neige ouvre la route, son Snorkel crache une épaisse fumée noirâtre,

l’autobus attendu émerge dans des vapeurs de gas-oil cramé. 

Il est comme toujours bondé, à travers les carreaux gelés les visages paraissent déjà fatigués, Marya se glisse entre un grand costaud imbibé d’une sueur de trois jours et une cage à poules aussi grosse qu’une cuisine Moldave. Les gallinacés caquettes et virevoltent dans un nuages de plumes, la porte du Camaz se referme en coinçant le bas du manteau du « pue la sueur ».

Tous les mardis, Marya passe la journée chez ses beaux-parents, Pyotr et Bogdana. Ils habitent sur Pivokzalnaya, à deux pas de la gare.  Marya profite de ce moment pour faire le ménage, les courses et écouter Pyotr raconter sa vie passée. C’est un ancien militaire, au parcours courageux et discipliné. Quand il est arrivé ici en 1952, c’était pour la surveillance du camp de travail numéro 29. Une vie pas facile mais correctement payée, et puis surtout avec un bon logement, l’eau, les tinettes sur le palier, l’électricité et un chauffage au charbon. Ils ont une vie simple mais confortable, Bogdana reçoit une fois par mois des anciens collègues de son mari ou quelques voisins, fonctionnaires de la république des Komis ou du MDV.

Ce matin, Yegor est en retard, ce n’est pas son habitude, la soirée fut bien arrosée. Deux copains mineurs sont arrivés hier vers 21 heures avec de quoi ravigoter une centaine d’Ouraliens. Ils ont eu une journée difficile, les tensions sont montées d’un cran, les 2500 ouvriers de la mine de charbon N°9  Korlopov  attendent toujours leurs salaires. On parle même d’une fermeture définitive des puits d’ici la fin de l’année. Une situation critique qui semble se répandre à l’ensemble du bassin houiller. Une catastrophe pour cette ville prospère, tous les anciens ont encore mémoire la tragique répression de camp Lourchor en 55. 

Yegor s’est couché vers 3 heures avec une enclume en guise de tête.

Vorkouta, est devenue vivable et moderne, les Goulags n’existent plus depuis une trentaine d’années. 

Des commerces ouvrent dans la plupart des quartiers, quelques bars font recette, les transports en commun se multiplient, cinq collèges ont été construits. On parle même d’une patinoire et d’un futur théâtre, à l’image des grandes villes du pays.

La vie a changé, l’histoire est façonnée par le temps, on n’évoque plus le fait que ce sont les prisonniers des camps qui ont construit la ville.

Yegor et Marya sont nés ici, Moscou est loin, ils sont au nord du cercle Arctique. Quand l’été arrive il faut profiter des doux moments qu’il apporte, soixante jours sans gel, ni neige, ni congères.

Vendredi 20 juin 1980 

Pyotr est tombé malade, un mauvais coup de froid l’a fortement affaibli, il n’a pas bougé de son lit depuis quatre semaines. Bogdana sait que son mari est très faible, elle plonge dans un profond désespoir. L’amour de sa vie lâche prise, il a du mal à s’alimenter et perd le fil du temps, elle ne peut plus dormir avec lui et couche maintenant sur le petit canapé cramoisi du salon, face à la cuisine.
Le vieil homme s’enfonce doucement dans une folie mémorielle, parle à haute voix. Bogdana sait ce qui tourmente son mari, elle devine ce qui l’aspire dans l’abîme. 

Yegor vient le plus souvent possible voir son père, il s’assoit à côté de lui, c’est tout juste si Pyotr regarde son fils, le reconnaît-il d’ailleurs? Il caresse la main de celui qui fut son idole, un père droit et courageux, plein d’amour et d’attention. Dans un dernier sursaut, une dernière lutte, Pyotr vient de glisser dans l’irréversible.

Vendredi 26 juin 1980 – 10h30 

L’air est humide, les yeux aussi. Le plafond est bas, les fumées provenant de la centrale à charbon retombent en une pluie de grésil sur la périphérie de la ville, recouvrant les tombes d’une fine étole noir. Le cercueil de Pyotr est posé au fond du trou, il est face à l’Orient, tourné vers Dieu. Bogdana est aidée par Marya, elle la soutient dans sa douleur, au bord de la tranchée toutes les deux déversent une poignée de grains de blé, des petits grains qui claquent en touchant les planches de sapin, certains roulent jusqu’au crucifix en laiton doré.
Le prêtre a suivi le petit groupe depuis l’église, dix personnes ont fait le déplacement pour rendre un dernier hommage, les premières pelletées de terre recouvrent rapidement l’âme éteinte.

Dix à l’intérieur, cinquante à l’extérieur. Devant les grilles rouillées du cimetière un attroupement fait face entre trottoir et route à la famille endeuillée. Pyotr ne comprend pas pourquoi ces gens ne sont pas allés jusqu’à la sépulture, avaient-ils du retard, ou n’osaient-ils pas tout simplement briser le malheur de sa famille ? 

Aujourd’hui nous ne verrons pas le soleil se dit Marya, elle a froid et tremblote sous son épais manteau de coton gris. C’est un froid étrange, un froid qui lui parcourt le corps, de petits picotements la traversent par vagues rapides lui rappelant la fièvre d’une mauvaise rougeole pendant l’hiver 76. L’attroupement ne la rassure pas, elle se blottit contre Yegor qui engage la conversation avec le groupe.

« Je ne vous connais pas, mais merci d’être venu, malheureusement la cérémonie vient de s’achever ».

Un gros homme se détache du groupe, son pantalon très court découvre des chaussettes dépareillées, une grise et une noire.
Il s’approche de Pyotr, il a le teint rouge de ceux qui abusent.
« C’est pas toi qu’on est venu voir, c’est le salaud qui est au fond du trou ».

Une femme emboîte le pas de l’homme, elle est visiblement très nerveuse, sa bouche semble répéter des phrases inaudibles. Après quelques interminables secondes, elle cherche du regard Bogdana. 

« C’est toi la femme du monstre ? Il a tué mon père et mon frère, tu ne vaux pas mieux que lui ».

Le visage de Bogdana s’emplit de larmes, les mots fouettent l’air pollué par la haine et la houille, 

« rien… à voir… avec… tout… ça »

Yegor et Marya se retournent vers Bogdana, 

«C’est quoi tout ça ?».

Yegor tente de capter le regard de sa mère, comme pour demander une explication à cette phrase, tout en tentant de garder une distance avec l’attroupement.

Le gros homme reprend la parole. 

« On le cherche depuis des années, c’est grâce à l’annonce de son décès dans le journal qu’on a retrouvé sa trace, tout ceux qui ne sont pas mort au camp 29 s’en souviennent. Ce type a mitraillé des travailleurs, il les a tués sur un simple ordre, parce qu’ils faisaient grève pour défendre leurs droits et leur dignité». 

Severodvinsk Vendredi 17 juillet 1998 – 19h30

Pyotr est fatigué de sa journée, l’autocar s’arrête au même endroit que ce matin, c’est presque le bout de la ligne, ils ne sont plus que quatre passagers avachis sur des vieilles banquettes grinçantes en skaï marron. Pyotr descend, regarde partir le ZIS-127 avant de traverser la chaussée vers la plage. 

Le soleil commence à décliner, dans deux heure il fera nuit. Il se sent sale, il a pourtant pris une douche à l’usine avant de reprendre la navette. Marya doit l’attendre, elle a certainement préparé le dîner. Yegor et Marya ont fuit Vorkouta après les événements de juin 80.

Grâce à ses qualifications et à l’aide d’un vieil ami de son père, Yegor a trouvé assez facilement du travail. Ils habitent maintenant sur Primorskiy boulevard, au numéro 19. 

La vie ici est bien différente de celle d’avant, Severodvinsk est une ville militaire, peu d’étrangers y viennent, sauf à quelques rares exceptions. C’est une ville fermée sur elle-même, malgré cela ils se sentent en sécurité et respectés. Comme ce matin, Yegor fixe l’horizon, il inspire l’air frais du large, plus de bruits d’usine, juste le ressac apaisant des petites vagues régulières venant s’échouer à ses pieds. 

Un pas en arrière, un pas en avant…  

« raté ».

L’eau a rempli ses godasses, elle est froide, froide comme ce 22 juin où sa vie a basculé, froide comme la pierre lancée par la femme du gros homme à la tête de sa mère, froide comme le souvenir d’un passé caché, froide comme l’amour d’un père assassin.

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